mercredi 16 mai 2007

Putain de merde de saloperie

Imaginez! Vous recevez deux amies inséparables. Deux criss de belles filles au début de la trentaine qui viennent, comme elles le font quelques fois par année, vous rendre visite. Comme ça, sans raison autre que leur pure gentillesse, par simple amitié. Deux filles en grande forme, athlétiques, full plein air, qui reviennent d’un voyage de quatre mois en Argentine et au Chili, où elles ont grimpé les montagnes des Andes les unes après les autres, qui ont vu l’Aconcagua, le point culminant des Amériques avec ses 6 959 mètres, de plus près que la plupart d’entre nous ne verrons jamais le mont Albert en Gaspésie.

Des championnes…
Ces deux championnes sont, bien sûr, venues nous raconter leur voyage, la gentillesse incroyable des Argentins, l’indignation et la frustration de centaines de milliers de Chiliens à l’annonce de la mort de Pinochet. Comment? Ce sinistre tortionnaire n’aura jamais été jugé et sera mort de sa belle mort à plus de 92 ans!? Injuste. Elles nous ont raconté aussi ces paysages torturés, d’une beauté à couper le souffle, les hauts et les bas (forcément) du trek andin, les efforts fabuleux qu’elles ont dû consentir pour accéder aux sommets des montagnes et au sommet de l’exaltation, de la vie quoi.

Il fallait voir leurs yeux brillants, leur joie irradier à l’évocation de ces souvenirs récents. Leur sourire béat disait toute la complicité qui les unit. Ça nous a rappelé quelques-uns de nos meilleurs souvenirs à Loulou et moi, des souvenirs d’expédition en canot sur la Mistassibi ou la Coulonge, des expédions en kayak sur la Côte-Nord et en Gaspésie, cette impression vive de dominer la vie et, en même temps, d’être intimement liés à la nature qui nous entoure. D’être tout à coup si près l’un de l’autre qu’on est certain d’être seuls au monde à pouvoir vivre une telle aventure humaine. Puéril et naïf? Peut-être, mais non pas moins vrai et intense.

Nos deux amies sont arrivées avant hier de Tadoussac mais elles ont attendues hier, au souper pour nous annoncer la nouvelle. Une nouvelle? Nous étions tout excités, Loulou et moi. « Vous allez venir vous installer à Québec? L’une de vous est enceinte? »


…ébranlées…
Petits sourires gênés… « Non, ce n’est pas ce genre de nouvelle. Mais il faut vous le dire quand même. On va venir à Québec toutes les semaines au cours des prochains mois. Marguerite a un cancer… Un cancer du sein avec quelques métastases ailleurs aussi. C’est pour ça qu’on est ici. Heureusement pour elle, l’équipe de médecins qui la suit est extraordinaire et l’a pris en charge avec une rapidité et une compétence qui nous a renversés. On va venir pour les traitements. On va combattre et battre cette foutue maladie.»

Elles vous racontent cela avec un sourire, de ce sourire retenu de celles qui ont dû apprivoiser l’horreur de la nouvelle, qui ont eu à digérer l’indigérable et l’apprendre à leur famille respective. Elles vous racontent cela avec une détermination et une force admirables qui ne vous laisse aucun doute sur la réussite de leur entreprise. Elles vous racontent avec mille détails les démarches qu’elles ont faites depuis deux semaines, comment une meurtrissure est apparue sur le sein à la suite d’un choc, qu’au retour d’Argentine, elles sont allées consulter et, finalement, qu’elles ont reçu le résultat navrant des multiples investigations des médecins.

Et si elles sont chez nous, c’est parce qu’elles s’y sont toujours senties les bienvenues et qu’ici, il y a une paix qu’on ne retrouve pas ailleurs, avec la rivière, les oiseaux et le silence de la nuit. Avec le chat Vivaldi aussi qui les dorlote comme si elles étaient les personnes les plus importantes sur terre. C’est pour ça, aussi, qu’elles sont chez nous, pour profiter de cette paix. Évidemment, nous les accueillerons toutes les semaines si elles le désirent, tout le temps qu’il faudra…

…et courageuses
Non mais, imaginez cette merde, imaginez notre stupeur à l’écoute de ce récit bouleversant, imaginez que nous avons gardé une sorte de sourire incrédule pendant quelques minutes, avant de tout simplement écouter et d’être emporté par leur foi en l’avenir, d’admirer leur énergie communicative malgré l’inquiétude et l’angoisse sous-jacente… Louise et moi, on n’osait même pas se regarder. On écoutait, on approuvait, on applaudissait à tant de détermination. En même temps, on était dévasté, révolté… C’est ce qu’on s’est dit au coucher. On avait, et on a encore, une foutue boule dans la gorge.

Elles ont passé la nuit à la maison et aujourd’hui, c’est le premier traitement de chimiothérapie. « On va vous tenir au courant », nous a dit, avec le sourire, Marguerite, au moment de se quitter. Tant de courage…


Gilles Chaumel
16 mai 2007
en guise de chronique du lundi

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