samedi 1 décembre 2012

Abitibi Blues


Un conte d’hiver terrible et véritable… pour Noël

 À Louise Séguin, en hommage à sa totale intégrité

                                     et à son sens aigu de l’amour
G. C.

Une nuit d’hiver

            Une nuit de décembre pure et froide de 1999, un ciel sans lune, percé d’étoiles. Seul le bruit lointain d’une voiture brise le silence vivant de la forêt. La voilà qui arrive. Il s’agit d’une Mazda 323 rouge qui suit scrupuleusement la lumière de ses phares en serpentant la route 117. On est en plein cœur du parc La Vérendrye. Dix minutes à peine que le conducteur et sa blonde ont quitté le lit chaud du petit motel de bois rond de Dorval Lodge. Ils roulent vers le Nord. L’Abitibi les attend pour fêter Noël.

- Quand j’étais petite, se met-elle à raconter, nous arrêtions toujours ici en descendant ou en revenant de Montréal. C’est comme si je renouais avec un rituel.

Le conducteur sourit, comme toujours, quand sa Loulou lui dévoile ainsi un épisode de sa vie. Une vie passé dans des lieux aux noms tellement étranges pour la moyenne des ours que nous sommes qu’ils nous transportent ailleurs, à l’intérieur même de notre propre mythe des grands espaces, à notre sauvagerie ancestrale de découvreurs. Inukjuak, Iqaluit, Senneterre, Clova l’ont vu grandir alors même qu’elle entrait dans l’âge adulte. Il y a eu aussi les grandes villes, Montréal, Québec, Trois-Rivières, Sept-Îles, Val-d’Or pour ne parler que de celles-là, où Elle a exercé tous les métiers, de serveuse à traductrice, de pilote d’avion à chauffeure de taxi, même téléphoniste et météorologue. Quelques chums et trois enfants, de si belles filles, ont jalonné ce nomadisme organisé.

C’est donc un sourire admiratif qui éclaire le visage du conducteur. Il envie la force de cette femme qu’il aime définitivement et qui est sa compagne depuis plus de cinq ans. Après 40 ans d’errances, tous deux savent maintenant qu’ils mourront dans les bras l’un de l’autre, à l’âge de 105 ans et trois mois… environ. Pour l’heure, ils voguent vers l’Abitibi natale de l’héroïne, en une sorte de voyage initiatique pour le conducteur. Richard Desjardins chante Le Pays des calottes dans sa meilleure veine country, au rythme même des sinuosités de la route. Elle a enlevé ses bottes, et ses pieds chaussés de gros bas de laine reposent « su’l dash », profitant de la chaleur de la chaufferette qui fonctionne à plein régime. Le conducteur la regarde avec tendresse, apprécie les rondeurs de son corps et revoit en pensée les bons moments qui les ont rapprochés au cours de la nuit. Sa température monte de quelques degrés. Un p’tit bonheur flotte dans l’air que l’aurore naissante illumine lentement. Tout est si parfait que le soleil se lève juste au moment où le Yankee de la chanson de Desjardins lui en donne l’ordre[1].

… un moment d’inconscience…

Toi, lecteur, lectrice, qui en a l’expérience, tu sais que la vie ne s’éternise pas sur le bonheur et que la prochaine courbe peut être fatale. Justement, au sortir de cette dernière, juste en haut d’une côte, à droite de la route, une jeune Indienne tiens un paquet dans les bras. Lorsqu’elle voit arriver l’auto, elle tend la main droite, le poing fermé, le pouce levé. Jetant un coup d’œil rapide sur le siège arrière rempli jusqu’au toit, le conducteur poursuit sa route en regardant, gêné, droit devant lui. Une bien mauvaise idée.

-       Qu’est-ce que tu fais? On ne va tout de même pas la laisser là, lance sa blonde. T’as pas vu que le paquet, c’était un bébé emmailloté? Pis, même si ça avait été de la crotte d’original, on ne laisse pas quelqu’un sur le bord de la route dans un pareil désert d’arbres et de glace. Ici, il ne passe qu’une auto à l’heure. Non, mais qu’est-ce qui t’as pris?

D’une voix rendue à peine audible par l’embarras, le conducteur balbutie :

-       Mais on n’a pas un pouce d’espace libre…

-       On va en faire de la place! Il faut virer de bord et aller la chercher!

Bien décidé à faire amende honorable, le conducteur ralentit tout de suite. Mais comme il vient tout juste d’amorcer la descente d’une longue côte et qu’il ne veut pas se faire rentrer dedans par un véhicule qui suivrait (il suffit qu’on dise qu’il ne passe qu’une voiture à l’heure pour qu’il y en ait une qui te rentre dans le cul!), il choisit d’attendre au bas pour amorcer son virage. D’autant plus que, devant eux, un immense camion-remorque noir charriant une citerne d’un argent éclatant vient à leur rencontre, comme dans le meilleur film de série B. Le monstre passe, non sans faire vibrer la petite voiture de tous ses boulons. Tout de suite après, le conducteur exécute un virage à 180o.

Déjà, il remonte sans se rendre compte du vent qui, soudain, se lève et du ciel qui passe du bleu au gris le temps de l’écrire. À mi-chemin, une fine poudrerie danse sur la route et s’épaissit sans cesse, inexplicablement et à une vitesse folle. À peine le conducteur et sa blonde parviennent-ils au faîte que la tempête fait rage. Inconscients de l’absurdité de ce bouleversement météorologique, ils s’arrêtent à l’endroit où ils avaient vu la jeune fille.

Il n’y a personne. Elle est disparue.

…provoque l’enfer…

Inquiets, le conducteur et sa compagne s’engagent tout de même dans l’entrée du chemin forestier à l’intersection duquel la jeune Indienne faisait du pouce, il y a quelques instants à peine. Autant dire une éternité. On ne voit plus rien maintenant. Pas même à dix pieds. Mais le vent souffle de toute sa puissance et ils entendent, au-delà du bruit du moteur et de la chaufferette, craquer tous les arbres de la forêt.

Atterré mais résolu à tout faire pour réparer une gaffe qui lui apparaît de plus en plus lourde, le conducteur dit d’un ton sans réplique :

-       Attends-moi, je vais les chercher et je reviens tout de suite. Ils ne peuvent pas être loin…

Elle ne répond rien. Le conducteur part en emportant, dérisoirement, une lampe de poche. Pour qu’elle puisse, à son retour, le repérer, se disait-il. Tel un Diogène du désert blanc, il s’élance droit devant lui, se retournant à l’occasion pour s’aligner sur les phares restés allumés.

Il ne lui faut pas longtemps avant de se retrouver seul au milieu de nulle part. Heureusement, il est habillé pour affronter le Grand Nord. Inutile de chercher des traces, même les siennes s’effacent en un instant, par la seule force du vent. Pour se repérer, il a tout de suite l’idée de longer la rangée d’arbres qui borde le chemin forestier sur lequel il s’est engagé.

Il n’a pas fait trois cents pas, plus ou moins enfoncé dans la neige, qu’il entrevoit la forme sombre et trapue d’un petit camp en bois rond. Déjà, il en est tout près, rendu encore plus fébrile par la lumière qui luit par la petite fenêtre.

Il s’apprête à frapper à la porte lorsque, tout d’un coup derrière lui, retentit un immense fracas de tôle suivi, un instant plus tard, d’une épouvantable explosion. Ce qu’il voit en se tournant dépasse son imagination.


…le désespoir…

À l’endroit où il sait être son auto et son amour, un gigantesque brasier de flammes vives et de fumée noire défie la tempête. Il fonce à toutes jambes vers l’incendie, trébuche et se relève cent fois dans la neige épaisse, sans même s’en rendre compte. On ne distingue même plus la 323 rouge sous la masse sombre d’un camion-remorque (le même que tantôt?) au cœur du brasier. L’angoisse qui le tenaille se mue, du fond de ses entrailles, en un désespoir sans fond. 


Tiré de Planet Earth.

Il veut s’approcher, trouver, dans le mur de flammes, une ouverture qui lui permette de rejoindre sa douce. Mais la chaleur est si intense que ses vêtements synthétiques commencent à fondre. Il n’y a pas d’ouverture, plus de voiture ni de camion; rien qu’un magma intense et informe, qu’une rumeur assourdissante de métal fondu, qui a fait disparaître la neige à 100 mètres alentour et mis le feu à quelques dizaines d’arbres bordant le chemin. Au cœur de la tempête incessante, de l’aveuglante blancheur de l’univers, le spectacle dépasse en horreur les meilleures descriptions de Stephen King, ramène L’enfer de Dante à un conte pour enfant. Impuissant, subjugué, totalement sous le choc, le conducteur tombe à genoux, vomit à s’en arracher le cœur et reste ainsi prostré durant 1000 ans.

Enfin, au désespoir et à l’inertie succède la colère. Il retourne alors vers le petit camp. S’il y avait de la lumière, se dit-il, c’est qu’il y avait quelqu’un et ce quelqu’un ne peut pas ne pas avoir entendu. Alors pourquoi personne n’est venu? Il lui apprendra à vivre à ce quelqu’un, maintenant que sa Loulou, sa vie, sa liberté a été immolée. Il le tuera pour avoir fait preuve de tant d’indifférence... Il n’a plus rien à perdre.

D’un pas rageur, il fonce à l’aveuglette droit devant lui. Il sait qu’il n’a qu’à se retourner vers le brasier, vers la mort, pour s’orienter. Qu’il n’a que quelques centaines de pieds à franchir. Le temps de le dire, il est à la porte. Mais, allez savoir pourquoi, il frappe. N’entendant et n’attendant de tout manière aucune réponse, il entre et s’arrête, interdit, sur le pas de la porte.




…et un blues…

À l’intérieur, tout près d’une truie rudimentaire qui dégage néanmoins beaucoup de chaleur, trop, un vieil Indien est assis dans un fauteuil roulant. À ses côtés, berçant avec son corps son bébé emmailloté, il y a la jeune femme qui faisait du pouce. Le silence règne si fort qu’on entend à peine le crépitement du bois dans le poêle. Le conducteur ferme la porte derrière lui. On est ici comme dans un lieu de recueillement mais il parvient tout de même à dire, d’une voix mal assurée :

-       Vous n’avez rien entendu? Il y a eu un accident, un bruit incroyable, une explosion, un incendie. Ma blonde est morte. Vous n’avez rien entendu?

Un long silence. Puis le vieux se met à parler, doucement, en Algonquin. Longtemps. Puis il se tait. Au bout d’un moment, comme le conducteur ne réagit pas, la jeune femme dit :

-       C’est mon grand-père. Il dit que ce qui est arrivé devait arriver. C’est la volonté du Tshe Manitou. On y peut rien.

 Après un moment d’hésitation, elle poursuit :

-       Mon grand-père dit que vous avez transgressé la première loi du pays d’Abitibi, celle que tous respectent, qu’ils soient Blancs ou Indiens. Il dit que vous n’avez pas respecté la loi de l’entraide. L’hiver est difficile. Quand quelqu’un sollicite de l’aide sur le bord de la route, on n’a pas le droit de faire comme s’il n’existait pas. Ici, dans la forêt, aucun campement de chasse, aucun lieu de repos n’est fermé à clé. Jamais. Dans chacun d’eux, il y a du bois, un poêle prêt à réchauffer le voyageur égaré ou en détresse. Mon grand-père dit aussi qu’on ne laisse pas des personnes sur le bord de la route quand il fait nuit et froid.

La jeune femme baisse la tête et laisse perler une larme. Puis elle reprend :

-       Mon grand-père pense que tu dois donner une offrande à Windigo. C’est le maître des esprits qui gouvernent la Terre. Il peut peut-être t’aider…

Windigo. En entendant ce nom, le conducteur se demande s’il n’hallucine pas. Windigo?!! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… Hébété, il se dit que sa blonde vient de mourir dans des circonstances atroces et que c’est bien assez comme offrande ça, calvaire. Puis, s’insinue en lui l’image d’un livre de contes qu’il lisait souvent, tout petit. Un vieil Indien rabougri venait, par deux fois, en aide à des enfants, une fille et un garçon, menacés par un affreux ogre. Windigo, comme le lac et la rivière du même nom situés au cœur du territoire atikamekw, en Haute-Mauricie. Windigo, Windigo, une légende aussi vieille que la présence humaine en Amérique. Faire une offrande à Windigo après que le monde se soit écroulé, que l’enfer ait montré les griffes et que la vie perde tout sens, tout cela en quelques minutes… il y a 1000 ans maintenant. C’est ça que le vieux lui demande? D’ajouter le ridicule à l’absurde.

Voilà ce qu’il se dit, le conducteur. Et il s’entend répondre, lui athée inconditionnel et agnostique de naissance, lui désespéré rageur :

-       Et qu’est-ce ce que je dois lui offrir qui lui ferait plaisir, à Windigo? Que je vous conduise à Lac-Rapide ou au Lac Dozois, près des vôtres?[2] Je n’ai plus rien qui vaille, même plus de vie digne de ce nom…

Un moment de silence, puis le vieux parle encore. La jeune femme traduit :

-       Mon grand-père vous demande de sortir et de regarder le soleil.

Le conducteur met la main sur la porte en se demandant qui est le plus fou, lui-même, qui ne comprend rien à ce qui arrive, ou ces deux zigotos perdus dans leur monde. Le soleil en pleine tempête… Il ne peut s’empêcher un long soupir de résignation. Il n’a plus rein à faire ici.


…intolérable…



Pourtant, le regard triste de la jeune femme est limpide, vrai. Elle est vêtue de la façon la plus simple, d’un jean bleu, d’un coton ouaté rouge, de mocassins hauts et chauds. Dans ses bras, le petit, tout à fait silencieux depuis le début (c’est en tout cas l’impression du conducteur) se met à gazouiller. Le vieux regarde devant lui, fixement. Le conducteur se demande tout à coup si celui-ci n’est pas aveugle. Ce vieux, sa chaise roulante et ce regard absent… Le conducteur est familier avec le milieu autochtone, du moins il l’a déjà été. Il sait que le parc La Vérendrye est au cœur du territoire des Algonquins. Il connaît aussi les ravages que le diabète a provoqué chez eux, des ravages qui ressemblent drôlement à ce pauvre homme plié dans son fauteuil défraîchi.

Ce n’est qu’alors qu’il prend conscience de la misère des lieux. Malgré la chaleur bienfaisante qui y règne, le petit camp est dans le plus complet dénuement. Le sol est recouvert de branches d’épinettes qui commencent à jaunir, un risque élevé d’incendie. Il tressaille à cette seule pensée. Les quelques étagères sont vides ou presque. C’est à peine si on y trouve une boîte de thé Salada, une autre de lait en poudre, un sac de farine aux trois quarts vide et un litre de graisse Crisco. Au-dessus du poêle, quelques lambeaux de viande sèchent. Du porc-épic se demande le conducteur? Une table et deux chaises de fabrication artisanale, des vêtements accrochés à une rangée de clous, un gros sac de voyages kaki dans un coin complètent le mobilier. Sur la table, un couteau croche, de l’écorce de bouleau fraîche et des lanières de racines d’épinette blanche attendent l’artisan. Pas de fusil en vue, de hache non plus.

Si j’avais embarqué cette jeune femme et son petit ce matin, se dit le conducteur, le vieux serait resté seul, incapable pratiquement de sortir, sans nourriture et sans soins. Du coup, il vit que, côté malheur, ces gens-là n’avaient rien à lui envier. Et voilà qu’ils lui demandent d’aller prier Windigo…

Il demande à la jeune fille :

-       Vous vouliez aller où, ce matin?

-       Je demeure à Lac-Simon[3]. Je suis venue voir grand-père parce qu’il ne nous avait pas donné de nouvelles depuis quelques jours. Il est aveugle, se déplace difficilement et sa radio est en panne. Comme tu vois, il n’a presque plus rien à manger. J’essayais de retourner au village pour qu’on vienne l’aider.

-       Restez avec lui, j’irai moi, décide-t-il. De toute façon, il faudra bien que quelqu’un s’occupe de l’accident… Comment vous appelez-vous? Qui dois-je avertir?

-       Irène Cheezo. Si tu y arrives, demande la maison de William, William Cheezo.

Le conducteur prend une grande respiration, comme pour se donner un courage qu’il n’a pas. Il va devoir passer devant le brasier. C’est simple, il ne regardera pas. Il ouvre la porte.


…qui finit étrangement

Le monde vient encore de changer de décor.

Dehors, un soleil resplendissant danse littéralement dans le ciel. Des dizaines d’oiseaux chantent alleluia dans les arbres alentours et, au bout du chemin, la petite mazda rouge, intact, brille de tous ses feux (!), perdue, seule dans la neige.

-       Alors, est-ce qu’ils s’en viennent, nos amis? lui demande son amour, sa belle Loulou ressuscitée, en arrivant soudain près de lui.

-       Shit! Windigo…

Heureux Noël tout le monde!



[1] Richard Desjardins, Les Yankees, « Qui est le chef ici et qu’il se lève? Et le soleil se leva… »
[2] Village et établissement algonquins à la sortie du Parc La Vérendrye.
[3] La réserve de Lac-Simon est située au nord du parc LaVérendrye, près de Val-D’Or

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